Alberto delBurgo, Nouvelles
 

 

   

Nouvelles

Auteur de nombreuses nouvelles dont plusieurs ont été diffusées à Radio Canada MF à l'émission Fragments, Alberto delBurgo propose un exemple savoureux et en rajoutera d'autres de temps en temps.
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Maskouné
(elle est hantée!)


Vers la fin des années cinquante, vivait en plein coeur du quartier juif de Beyrouth, une famille très modeste.  Le père, d'une intelligence limitée, subsistait grâce à des petits travaux que la charité communautaire lui confiait, car il était très religieux. Quant à la mère, une sainte grosse femme, elle se dépensait sans compter à tenir son petit quatre-pièces où s'entassaient, outre elle et son mari, les six enfants que la nature généreuse lui avait fait concevoir.  Elle faisait sagement son marché à même les fruits et légumes de saison, tandis que son mari, quand il en avait les moyens, veillait à l'acquisition de viandes et de poissons.  Elle faisait elle-même son pain et son fromage et veillait à ce que le linge de tout ce petit monde fût toujours d'une éclatante propreté, ce luxe des pauvres!
Or il advint un jour, comme les plus grandes misères ont une fin, que le fils ainé âgé de vingt ans, ses études terminées, quitta l'école pour entrer à l'emploi d'une maison de commerce.  En bon garçon – car il était un bon garçon – il décida de réserver sa paye au soutien de sa famille qui lui avait permis, au prix de bien des sacrifices, de gagner honorablement sa vie.  Son apport, bien que modeste, allait représenter une véritable richesse pour tous, triplant presque le revenu familial.
Il fit alors une folie:  las de voir sa sainte mère les mains toutes rouges et gercées par ses nombreuses lessives quotidiennes, il décida que sa première paye mensuelle serait consacrée entièrement à l'achat – ô luxe inouï! – d'une machine à laver.  Quant à ce miracle de la technologie moderne, il posséderait même une essoreuse incorporée (une manivelle et deux rouleaux), pour avoir un linge à peu près sec qu'il suffirait d'étendre quelques heures au soleil.
Le jour où l'appareil fut livré, je vous laisse imaginer la joie et la fierté de la famille devant ce cadeau princier:  joie de posséder ce que les voisins, bien que plus riches, n'avaient pas encore, et fierté d'avoir un fils, un frère aussi au fait de ses devoirs envers sa génitrice.
L'appareil fut disposé à la frontière entre la cuisine et le salon, et le voisinage, invité à prendre le café pour admirer la merveille d'émail blanc. 
Enfin, vint la minute de vérité, c'est bien beau d'avoir une machine à laver, encore faut-il l'utiliser!  Peu de minutes après l’instant fatidique, mon ami Claude, qui habitait alors deux étages plus haut, entendit des hurlements s'échapper de la maison d’ordinaire si sereine de ses voisins: 
– «Maskouné, maskouné!» (Elle est hantée, elle est hantée).  Ne croyant pas trop aux esprits, car il avait été scout, il enfila rapidement son pyjama et descendit aux nouvelles. Fendant la foule terrifiée de la famille et des invités, il se rendit jusqu'à l'appareil d'où s'échappait des lambeaux de linge et le débrancha.
Renseignements pris, voilà ce qui c'était passé:  la pauvre lessiveuse avait été bourrée de tout le linge de la famille et, personne n'ayant eu la présence d'esprit de suggérer qu'on l'emplisse d'eau, l'appareil avait procédé à un lavage à sec.  Cet effort inattendu allié au fait que le plancher du salon s’inclinait légèrement, avait provoqué tant de vibrations que la laveuse s'était lentement déplacée, avait fait irruption dans le salon envahi par tout ce beau monde qui avait réagi de la manière que l'on sait.
Débranchant la machine et réprimant son sourire, mon ami Claude déclara tout bonnement à ceux que l'inquiétude crispait encore, que la lessiveuse n'était nullement hantée, mais qu'étant moderne, elle avait la faculté de circuler dans les pièces pour ramasser le linge sale.

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L'ordinateur céleste

Jan "cliquait" à toute vitesse sur le jeu de "gammon" de son ordinateur. Il lui arrivait souvent de se retrouver en fâcheuse position. Alors, par défi, il doublait la mise et l'engin le doublait à son tour.
Bien qu'il sache qu'il y ait une bonne part de hasard dans le jeu, il essayait de forcer sa chance. Parfois, contre toute attente il remportait la victoire sur un dernier coup de dés qui lui rapportait soixante quatre points, mais la plupart du temps le sort s'acharnait contre lui.
Soudain, le haut-parleur de sa machine émit trois notes harmonieuses indiquant qu'un message venait de lui parvenir par courrier électronique.
Il continua sa partie car si ses origines levantines l'avaient grandement familiarisé avec ce jeu, elles le rendaient par contre superstitieux et attentif aux humeurs du destin. Il ne lui serait jamais venu à l'idée d'interrompre une série de parties avant d'en connaître l'issue... Il perdit quand même sa série!

Gilles Rivière, lui, avait perdu la notion du temps.
Dans la grotte immense découverte par hasard par un berger d'Ugarit à la suite d'un éboulement il envisageait les hypothèses les plus folles pour expliquer ce gigantesque mur de couleur argentée flanqué de boules noires à moitié ensevelies dans les gravats que le flot incessant des ouvrières syriennes évacuait avec précaution hors de son chantier de fouilles. Ces femmes travaillaient mieux que leurs hommes car elles mettaient à leurs tâches beaucoup plus de soin et de patience. De plus, dans les moments de détente, elles apportaient une gaieté communicative, surtout depuis qu'elles avaient découvert que l'informaticien, un grand blond du C.N.R.S., rougissait comme une fille quand elles le taquinaient un peu, ce dont elles ne se privaient pas. Le pucelage d'Éric était devenu la source principale de conversation chez ces femmes si différentes de l'idée que l'on se fait parfois des femmes d'Orient voilées et soumises.
Pour l'instant, l'objet de leur intérêt était penché sur son ordinateur portatif et semblait perplexe. Enfin son visage s'éclaira et ses doigts volèrent sur le clavier. Il attendit quelques instants tandis que la réponse de Jan s'inscrivait sur l'écran.
Gilles s'approcha, curieux.
- Il est d'accord mais il lui faudra environ une semaine pour arriver... les vaccins, les visas.
- et les coûts?
- Il est actuellement sur un budget de la Défense Nationale, le C.N.R.S. nous n'aurons à défrayer que les frais de voyage et de séjour.
- Tant mieux parce que nous arrivons à l'automne. Ce sera bientôt la fin de notre mission... et de notre budget, du moins pour cette année...
- Tu veux dire pour ce millénaire! N'oublie pas que quand nous reviendrons fouiller l'an prochain, nous serons déjà en l'an 2000...
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Jan contemple la console.
Jamais, dans ses rêves les plus fous il n'aurait pu penser que nos ancêtres aient pu avoir quelque notion d'informatique. Pourtant, c'est bien cela que les ouvrières syriennes avaient mis à jour. En plus du clavier immense couvert de signes cabalistiques mais comportant sensiblement autant de touches qu'un clavier moderne, le fond de roches brunes et moussues est incrusté de cristaux de la taille d'une soucoupe. Quant au grand mur argenté... c'est l'écran, bien sûr! Il fait face à l'entrée de la grotte au delà de laquelle on peut voir les cultures en espalier descendre jusqu'au bord de la méditerranée. La roche calcaire est blanche sous le soleil écrasant, tandis que la végétation clairsemée varie de l'ocre au vert bouteille. Les soirées d'été commencent à se faire fraîches.
Les trois hommes sont assis devant le feu de camp dévorant à belles dents les succulentes côtelettes de mouton dégoulinantes de graisse que les ouvrières ont cuites sur un feu de bois après les avoir enduites d'une sauce piquante et d'herbes fortement arômatisées. Un vrai délice! Jan l'informaticien, Gilles la sommité mondiale en matière de signes alphabétiques pour qui la langue phénicienne n'avait aucun secret et Éric enfin, à cheval sur les deux disciplines et servant de trait d'union entre les deux savants, s'étaient transformés en hommes des cavernes en train de déguster avec des grognements de satisfaction cette grillade gastronomique.
Un ronronnement sourd venu de la grotte s'amplifie jusqu'à interrompre leur conversation. Les ouvrières dont le babillage et les rires fusaient à quelques pas de leur groupe se sont tues et regardent inquiètes l'entrée de la grotte d'où émane à présent une lueur d'un bleu turquin.
Un instant interdits, les trois hommes se précipitent à l'intérieur.
Le mur-écran semble illuminé de l'intérieur tandis que les cristaux clignotent à présent dévoilant leurs couleurs magnifiques. L'Ordinateur est en marche.
Jan effleure au hasard quelques touches du clavier et aussitôt des signes alphabétiques apparaissent à l'écran, en désordre, sans aucun sens.
Fébrilement, et mettant leurs connaissances en commun, Gilles engage un embryon de conversation avec la machine; Jan, pour sa part, utilise à fond ses connaissances de l'informatique. Ce qu'il ignore, il essaie de le compenser par son instinct. Pris d'une inspiration soudaine, il a branché son propre portatif sur l'internet et communique des informations de mise à jour à l'ordinateur géant. Après un temps d'attente qui leur parait insupportable, ce dernier commence à émettre une série de questions auxquelles ils s'efforcèrent de répondre le mieux possible.
Soudain, les pierres noires émettent un son strident tandis que des instructions codées apparaissent à l'écran. Sur les instructions de Gilles, Jan pesa alors sur une série de touches et le son cessa.
Le travail continua entrecoupé de brèves périodes de sommeil. Les savants dormaient désormais dans la grotte ravitaillés de temps en temps par Samia et Lamia, les deux jumelles assez courageuses -ou assez curieuses- pour ne pas avoir décampé avec les autres... En réalité, elles s'étaient juré, à l'insu du principal intéressé, d'initier le jeune Éric à des jeux qui n'avaient rien à voir avec l'archéologie ou l'informatique.
Le travail avançait, l'Ordinateur s'informait grâce au merveilleux monde de l'Internet et nos savants, tout à l'excitation de la découverte en auraient perdu le goût du boire et du manger n'eut été l'insistance des jumelles à les sustenter de temps en temps. Parfois, la machine émettait un sifflet impératif. Il fallait alors s'empresser de peser sur la seule touche qui y mit fin et que Jan avait baptisée la touche "Escape". On approchait de Noël, les budgets étaient épuisés et il commençait à faire froid, le C.N.R.S. les pressait de rentrer. Par ailleurs, nos amis avaient promis de fêter en famille. L'Ordinateur semblait avoir perçu l'urgence, lui aussi.
Ses "bips" impérieux se faisaient entendre de plus en plus souvent, de plus en plus fort, de plus en plus vite. Les doigts de Jan et d'Éric volaient sur le clavier tandis que Gilles s'évertuait à déchiffrer les instructions à mesure qu'elles lui parvenaient.
Le jour de leur départ le 31 décembre 1999, un grand calme envahit la grotte. Les savants prenaient fébrilement leurs dernières notes tandis qu'au contraire, la vitesse d'opération de l'Ordinateur était devenue quasi humaine comme si, écrasé enfin par la somme de toutes les connaissances humaines, il subissait une indigestion qui le prédispose à méditer... ou à somnoler.
Enfin, il sembla se décider. Ses instructions commencèrent à parvenir de plus en plus vite. Quand l'informaticien devient incapable de suivre le rythme, les touches s'animent d'elles-mêmes et poursuivent la mystérieuse besogne. Il était temps, le taxi commandé devait arriver d'un instant à l'autre.
Enfin, les haut parleurs émirent une série de sons que Gilles, pâlissant, traduisit à mesure :
"Je vais amener le déluge, les eaux, sur la terre, pour exterminer de dessous le ciel toute chair ayant souffle de vie... tu entreras dans l'Arche, toi et tes fils, ta femme et les femmes de tes fils avec toi. De tout ce qui vit, de tout ce qui est chair, tu feras entrer... deux chaque espèce pour les garder en vie avec toi; qu'il y ait un mâle et une femelle... Je ferai pleuvoir sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits et j'effacerai de la surface du sol tous les êtres que j'ai faits."
Sur ces dernières paroles, l'Ordinateur éteignit tous ses cristaux dans un ultime coup de tonnerre qui fit pousser un cri aux jumelles dont l'instinct compensait l'ignorance et qui se jetèrent peureusement dans les bras d'Éric pour y chercher la sécurité.
À l'entrée de la grotte, de grosses gouttes de pluie commençaient à s'écraser sur leur camp tandis qu'une foule d'animaux craintifs commençaient à y entrer pour se mettre au sec.

Dehors, le taxi klaxonnait...

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Loto Québec

L'homme contemple son billet de loto.
Telles des étoiles dans la nuit, il sent luire en lui de multiples espérances; l'un après l'autre, ses appétits sont satisfaits, ses faims de nourritures raffinées sont apaisées, ses soifs de grands vins étanchées. Il se voit déjà rouler dans une voiture confortable, portant des vêtements bien coupés, laissant à des masseurs et coiffeurs le soin de tirer le meilleur parti des restes de sa jeunesse; il voit ces éléments de luxe et de confort s'ajouter au charme naturel de sa personnalité pour faire la conquête de jeunes femmes belles et bêtes qu'il soumet à ses phantasmes les plus secrets. Dieu que c'est bon!
Se soulager des corvées paperassières sur un secrétaire obéissant capable de tolérer les critiques - si injustes soit-elles - , ne pas être obligé de faire la queue à l'entrée des salles de spectacle, donner des opinions sur tout, être l'arbitre du bon goût, voyager en première, poursuivre rageusement le beau temps et prendre des vacances dans un printemps éternel, là où foisonnent les fruits de la terre et de la mer, là où les femmes ne sont pas inhibées, les hôteliers sont aimables, là où le sable est fin et l'eau tiède, et puis...
Rassasié de beau et de bon, semer autour de lui joie et bonheur comme on étale du beurre sur un toast, faire le bien, soulager la misère, nourrir les ventres vides, loger les sans-abris, instruire les enfants, soigner les malades, soutenir les mourants, aider l'artiste dans son cheminement, planter des forêts pour protéger la planète, irriguer les déserts, proposer des solutions, imposer la paix... sur terre... aux hommes de bonne volonté... et aux autres... Amen!
Un sourire effleure les lèvres de l'homme tandis qu'il contemple son billet de loto, dont les numéros dansent de joie devant ses yeux.
Où trouverait-il un bonheur aussi parfait?
L'homme contemple une dernière fois le petit billet porteur de tant de promesses, tandis que de sa main libre il enflamme son briquet...
Un profond soupir; le billet se recroqueville dans le cendrier en un minuscule tas de cendres tandis que l'homme - un sage je crois - va s'en acheter un autre pour rêver la semaine suivante...

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Un voyage risqué

Peter se concentre sur l'écran de l'ordinateur où défilent à une vitesse folle des symboles incompréhensibles au profane. Il effleure une touche et tout s'immobilise comme par enchantement.
-"Recommençons", se dit-il. Il a déjà pu vérifier de façon irréfutable que les REMS1 accompagnent le sommeil, que les globes oculaires d'un dormeur rêvant d'un objet se déplaçant de droite à gauche suivent ce mouvement sous les paupières baissées comme s'il se fut agi d'une image réelle2; il connaît à présent le rythme de ses périodes de rêve, l'ordinateur peut, non seulement les prédire à la fraction de seconde près mais il est programmé à présent pour émettre un son discordant qui l'éveillera à ce moment précis afin qu'il puisse surprendre son rêve et le noter avant qu'il ne s'estompe. Il peut même amplifier ce rêve ou diminuer la profondeur de son sommeil artificiellement créé par le stress des apprentissages illogiques que l'appareil est programmé à lui soumettre bref, il peut, s'il le juge bon, se faire endormir, rêver et réveiller par son ordinateur au moment idéal déterminé par ce dernier.

Satisfait de sa réalisation vertigineuse, le savant se cale confortablement dans son fauteuil pivotant devant la console. Le casque, les fils, les lumières tamisées donnent l'illusion d'une cabine de pilotage; mais n'est-il pas un peu voyageur, sinon dans l'espace, du moins dans les rêves ?

Peter absorbe alors un verre de "Poly", ce cocktail hallucinogène qui stimulera ses sens et donnera du piquant à ses rêves . Un doux ronronnement émane à présent des haut-parleurs; ses paupières s'allourdissent, le jeune homme résiste d'abord au sommeil, puis résiste...au désir de résister. Ses muscles se détendent peu à peu...
...Une pluie de lumière a envahi son écran intérieur; des comètes auréolées d'élypses concentriques le traversent de part en part laissant derrière elles des traînées de particules phosphorescentes, Des tourbillons translucides balayent ses pensées pour exploser en jets de couleurs psychédéliques...

À cet instant précis, le module de réveil entre en action. Peter amorce son retour à la conscience à une vitesse vertigineuse. Durant quelques fractions de seconde, il a vogué dans l'éther sur une trajectoire hélicoïdale; il pousse un profond soupir et ouvre les yeux. Il a beau s'y attendre un peu, la vision de sa réussite le suffoque tandis qu'une joie indescriptible l'envahit: Il a réussi au-delà de toutes ses espérances. Tout autour de lui, les murs, le sol, l'écran et les autres meubles, jusqu'à son pull et son jeans sont empreints des couleurs de son rêve. Une batterie de flashes déclenchés automatiquement par l'ordinateur immortalise l'illusion qui s'estompe à présent de plus en plus vite; ces photos prises avec divers polaroïds disséminés dans la pièce apporteront la preuve irréfutable que ses rêves, même générés artificiellement, peuvent se matérialiser ne fût-ce que quelques instants au point d'être capturés par la pellicule.

-"Recommençons", se dit Peter derechef en absorbant une nouvelle gorgée de "Poly" - "et si cette fois je fais des rèves érotiques, tant mieux! Je la serrerai si fort dans mes bras qu'elle ne pourra pas m'échapper...
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Peter est étendu sur une peau de mouton. La créature qui dansait lascivement vient de se laisser tomber près de lui, sur lui. Les lueurs vacillantes du feu de bois colorent la peau de la belle sauvagesse de tons cuivrés tandis que son parfum musqué pénètre les sens de son amant et que des goutelettes de sueur perlent sur son front et dans la vallée de ses seins, Peter enfouit son visage brûlant de désir dans la peau douce de son rêve qui gémit de plaisir et rejette dans un cri de jouissance sa tête vers l'arrière, projetant du même coup sa longue crinière dorée dans le feu de bois de la cheminée...

...Je ne comprends pas, murmure le juge d'instruction, comment cette femme a pu sortir du laboratoire alors que sur les photos elle paraît flamber autant que l'homme, et d'abord, qu'est-ce qui a bien pu causer l'incendie, ensuite, qu'est-ce qui a bien pu l'éteindre se demandait-il encore tandis que l'équipe médico-légale achevait d'emporter le corps affreusement brûlé du jeune savant à l'avenir prometteur...

1) REMS : Rapid Eye Movements, spasmes incontrôlés qui font "cligner" nos yeux durant notre sommeil.
2) Exact.

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Le jour où Frank est mort enfin...

Ce jour-là, il faisait un temps radieux!
Protégé par les vitres teintées de sa chambre d'hôpital, le vieil homme ne pouvait sentir les radiations brûlantes du soleil. Il pouvait voir les confins de la ville séparés de la verdure par la rivière et se souvint du jour où son grand-père l'y avait emmené pour lui apprendre à pêcher.
Ce n'était pas une pêche miraculeuse, loin de là, quelques formes de vie filiformes noirâtres et gluantes que la pollution rendait de toute façon impropres à la consommation.
Sa dernière pensée fut pour ces êtres répugnants, à mi-chemin entre l'alevin et l'anguille, qui avait pris possession des cours d'eau après que toute autre forme de vie y aie renoncé.
Frank se sentait un peu comme les poissons qui avaient dû peupler les rivières d'antan et renonçait, comme eux, à vivre dans un monde contaminé par les idées folles et par ses propres déchets.
Pour la première fois depuis longtemps, il se sentit maître de son destin. Il regarda les appareils qui le maintenaient artificiellement en vie et la petite boite noire d'auto euthanasie qui seule pouvait les mettre en panne et que seul son regard pouvait déclancher.
On lui en avait expliqué le code afin qu'il ne se tuât pas par hasard et seule sa volonté pouvait commander désormais l'ordinateur grâce à ses influx rétiniens.
Frank se sentit plus léger. Son esprit se détachait de son corps. Il flottait à présent dans la chambre et pouvait voir son cadavre enfin reposé aux côté de la machine qui s'était mise à clignoter en émettant des signaux d'alerte.
Un homme et une femme entouraient le lit et s'affairaient à préparer les appareils de réanimation.
Elle dit : Je pense que nous l'avons perdu.
Mais le médecin, têtu, la regarda longuement en secouant la tête en signe de dénégation et piqua la pauvre dépouille afin d'y injecter les substances de la dernière chance.
Étonné qu'ils ne le voient pas, Frank décida de s'en aller et traversa à la vitesse de la lumière un couloir délicieux baignant dans une musique délectable où sa vie défila comme en un éclair dans ses moments les plus heureux, ses beautés les plus accomplies, ses tables les plus garnies, ses femmes les plus douces...
Soudain il fut là.
Comme assis à la barre d'un tribunal, face au juge suprême entouré d'une kyrielle de gens qui avaient tous un air familier. Frank comprit que sa famille, ses amis, ses connaissances, tous ceux qui étaient partis avant lui, était réunis pour la circonstance et son coeur s'emplit d'allégresse à l'idée de les revoir et de se retrouver avec chacun d'entre eux pour l'éternité...

Et Dieu le regarda de son regard infiniment profond, infiniment indulgent et infiniment bon et s'adressa à Frank :
Mon enfant, tu as beaucoup souffert et beaucoup fait souffrir les autres.
Et Frank comprit que s'il ne se justifiait pas, il était perdu.
- ... Mais j'ai toujours respecté tes commandements...
Et comme le regard infiniment profond le transperçait, Frank réfléchit :
Avait-il vraiment adoré l'éternel autant que la fortune? L'argent passait avant tout à moins d'être un imbécile, quant à servir son Dieu, il ne l'avait fait que tièdement.
Oui, il avait souvent prononcé le nom du Seigneur en vain, mais peut-on vraiment contrôler chaque mot de son discours? De nos jours, ça ne prête pas à conséquence et il ne l'avait pas fait avec le désir de violer le premier commandement; quant au respect du repos complet du septième jour consacré au seigneur, il était illusoire dans un monde où la concurrence était prête à rafler ses clients vingt quatre heures sur vingt quatre et sept jours par semaine. N'étais-ce pas vertu d'en faire autant? Qui peut se permettre, de nos jours, de se passer de son cellulaire?
Frank aimait et respectait son père et sa mère en dépit de leur origine modeste mais il avait dû se résoudre à les faire héberger dans un foyer pour personnes âgées. La vie moderne avait ses exigences et il était impossible de faire autrement. Ils y étaient décédés sans qu'il puisse leur rendre visite autant qu'il l'aurait voulu.
Tu ne tueras pas. Cela, bien sûr, il ne l'avait jamais fait quoique... Il y avait bien ce piéton qui s'était jeté sous ses roues un soir de Noël mais, en aucun cas ça ne pouvait être considéré comme un meurtre conscient et prémédité, le tribunal terrestre l'avait bien compris puisqu'il n'avait conclu qu'à la négligence.
Bien sûr il avait commis l'adultère, mais comment faire autrement avec une épouse en proie à des migraines chroniques. N'avait-elle pas sa part dans le péché en se refusant à son devoir conjugal? Et puis, elle n'en avait jamais souffert car il avait été très prudent.
Tu ne voleras pas. Frank était un honnête homme, un honnête commerçant et n'avait volé personne. Tout au plus avait-il vendu très cher un terrain qu'un imbécile lui avait laissé pour une bouchée de pain.
Il n'avait jamais commis de faux témoignages, est-ce sa faute s'il avait oublié de tout dire et l'avocat de la partie adverse ne l'avait pas interrogé comme il le fallait?
Quant à désirer ou convoiter les biens de son prochain, quel mal y a-t-il dans notre société où règne la loi du plus malin, d'ailleurs, si son prochain était plus capable, c'est lui, Frank, qui se serait fait dépouillé au détriment de sa famille et de ses enfants. N'avait-il pas le devoir de pourvoir à leurs besoins?...
... Devait-il pour autant aller en enfer?

- L'enfer?... Quel enfer?... Il n'y a plus d'enfer! Il est plein, rempli, envahi par des milliards et des milliards de gens comme toi! Il affiche complet depuis longtemps!
- Alors?
Alors Dieu regarda le pauvre pêcheur d'un œil empreint d'une infinie tristesse et, dans son infinie justice prononça cette terrible sentence :
- Alors, mon pauvre enfant, ton enfer, c'est de rester en vie sur terre parmi tes semblables.
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- Je savais bien que nous le ramènerions dit le jeune médecin à la technicienne qui rétablissait un à un les contacts sur les voyants lumineux. Ces gars là ne doutent de rien. Ils se figurent qu'on va les laisser crever sur un coup de cafard alors qu'il fait si bon vivre sur terre...

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Nocturne


Le chemin du tramway la coupait à mi-pente
cette ruelle étroite qu'on nommait "la descente"
et que nous dévalions depuis la pharmacie
pour déboucher tout près d'une grande pâtisserie.

En chemin, des senteurs chatouillaient nos narines
celle du pain de seigle, de l'eau, de la farine.
L'on devenait pain chaud, l'on croustillait croissant;
je tirais impatient la main de mes parents.
La pente s'achevait sur l'Avenue des Français
où clapotait tranquille la Méditerrannée.

Un petit cimetière fleuri comme un mariage
occupait un espace pas plus grand qu'une maison
et l'on y devinait, tapies tout au fond,
les eaux noires dans la nuit qui léchaient le rivage.

L'avenue scintillait de mille et une lumières.
Des portiers chamarrés gardaient des portes closes
d'où sortaient par bouffées musiques langoureuses
et bouquets chatoyants de blondes incendiaires.

Des marchands nous offraient leurs huitres fraîchement ouvertes,
des noix toutes épluchées dans l'eau de rose sucrée,
des oursins rouges oranges et des amandes vertes,
des guirlandes de jasmin et de fleur d'oranger.

D'autres criaient sans fin les quotidiens du soir,
des galettes de sésame et des brioches poudrées
s'arrêtant pour chasser d'un élan provisoire
les hordes de mendiants et les mouches attirées.

Nous traversions alors devant le grand café
où trônaient des poussahs fumant leur narguilé,
et tandis que la mer se mourait à nos pieds
l'on arrivait enfin sur une terrasse immense.

Dans les senteurs iodées, coiffés par les étoiles,
reposant sagement sur des chaises bancales
nous attendions qu'enfin le spectacle commence :
C'est là, bercé par le ressac comme sur un bateau
et dans le ronronnement d'un projecteur antique
Auprès de mes Popeye, Disney ou bien Charlot
Que je vivais enfin des moments magnifiques.

C'était il y a longtemps, ça s'appelait le Rialto...

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Mise à jour le 7 juillet 2005